LE CINEMA INDIEN

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    Complètement inconnu du grand public, voire des fans de cinéma asiatique, le cinéma hindi souffre en France d'un manque de reconnaissance tout à fait inexplicable : avec un marché local d'un milliard de spectateurs (à peine moins que la Chine), une distribution dans toutes les "hinditowns" du monde entier, une implantation très forte en Russie (!) et en Grande-Bretagne, on pourrait presque penser que ce cinéma unique au monde ne souhaite pas une diffusion plus large en occident... Presque. Car ce serait mal connaître la fascination qu'exerce le pays de l'oncle Sam sur les stars du "Bollywood" (contraction de Bombay et Hollywood), leur patrie cinématographique, et on peut parier à coup sûr que là-bas beaucoup rêvent d'une carrière internationale qui passerait fatalement par l'Amérique.

Mais pour cela il faudrait attirer l'attention des Majors, comme ce fut le cas il y a quelques années pour Shekhar Kapur par exemple, dont le retentissement mondial de La Reine des Bandits lui a permis de pouvoir réaliser quelque temps plus tard l'excellent Elisabeth, un superbe drame historique avec Cate Blanchett passé hélas complètement inaperçu. On pourrait citer également M. Night Shyamalan (Sixième Sens et Incassable bien sûr) et le publicitaire Tareem Singh (The Cell avec Jennifer Lopez) qui sont tous deux d'origine indienne, mais ce sont des réalisateurs américains avant tout...

Et pourtant : les deux films de Shyamalan, déjà considérés comme des classiques, sont incontestablement des oeuvres très "hindi" dans leur filmage : mise en scène très sobre, traitement réaliste des situations (y compris quand il filme les fantômes de (Sixième Sens) et idem pour Tareem, dont The Cell proposait à la fois des délires esthétisants superbes dignes des films les plus extravagants du Bollywood, et un côté très "terre-à-terre" dans les scènes concernant le serial-killer (ou ses victimes enfermées dans la pièce en verre), un traitement réaliste plutôt glaçant...


M. Night Shyamalan s'explique dans le DVD collector d'Unbreakable

Car le cinéma hindi c'est ça : d'un côté une débauche hallucinante de décors et de figurants, des costumes somptueux, des couleurs incroyables, et de l'autre un filmage d'un classicisme absolu, dans le meilleur sens du terme : pas de montage ultra-cut là-bas, ou de mise en scène"expérimentale" qui voudrait aller plus vite que la musique, uniquement une confiance absolue des réalisateurs envers leurs comédiens-danseurs, dans leur aptitude à fasciner le public avec le moindre de leurs gestes (le moindre mouvement est une chorégraphie, et pas seulement pendant les passages musicaux) qu'ils magnifient par des mouvements de caméras d'un lyrisme et d'une virtuosité extraordinaires, des plans cadrés au cordeau et des coupes de montage qui interviennent toujours à bon escient, démontrant ainsi leur connaissance incroyable de la grammaire de base du cinéma, depuis longtemps oubliée à Hollywood.

Mais paradoxalement ce cinéma est l'héritier direct de la comédie musicale hollywoodienne (en particulier les musicals produits sous le règne d'Arthur Freed à la MGM, comme Chantons sous la Pluie ou the Bandwagon/ Tous en Scène, leur seul point commun avec le cinéma américain actuel étant qu'ils ont largement les moyens de le concurrencer au niveau financier (si on excepte les grosses machines genre Titanic), voire de le dépasser au niveau des infrastructures de studios.

L'autre grosse influence du cinéma hindi est bien sûr le cinéma de Hong-Kong : non pas qu'ils copient les films de l'ex-colonie, loin de là, mais il est évident qu'il y a beaucoup de similitudes (sens du mélo, jeu des acteurs outré, premier degré assumé, actrices - et acteurs - sublimes...). Bref, si vous êtes fan du cinéma d'arts martiaux, des chorégraphies démentes de Liu Chia-Liang, Samo Hung, Jackie Chan et consorts, vous tomberez fatalement sous le charme de ces films où tout est fait pour envoûter le spectateur, y compris occidental : les Anglais l'ont d'ailleurs bien compris, puisque comme avec Hong Kong il y a quelques années (passé colonial oblige ?), ils sont les premiers en Europe à s'intéresser au phénomène : non seulement les DVD marchent très fort là-bas, mais les "Filmfare Awards" 2000 (équivalent hindi des Oscars) ont été organisés en grande pompe à Londres. La cérémonie, suivie par plus d'un milliard de spectateurs (quand je vous dis qu'on est à la traîne) a de plus été honorée de la présence de Jackie Chan, ainsi que celle d'Angelina Jolie qui a remis, en compagnie de l'immense Shahrukh Khan, le prix de la meilleure actrice à Aishwarya Rai pour son rôle dans le sublime Hum Dil De Chuke Sanam. De plus, à l'heure où le cinéma "d'auteur" s'approprie le genre avec plus ou moins de réussite, comme Lars Von Trier dans Dancer In The Dark, Nanni Moretti à la fin d'Aprile, Tsaï Ming-Liang dans The Hole, le Hong-Kongais Jingle Ma dans Para Para Sakura (cherchez l'intrus), même Kenneth Brannagh et Youssef Chahine s'y sont mis récemment (zut, j'ai oublié les titres...) et bien sûr Baz Luhrman dans Moulin Rouge (il a retrouvé l'esprit des films hindi, dommage qu'il massacre tout avec sa mise en scène clipesque), il serait dommage de rater ça simplement parce qu'ils n'ont pas encore réussi à s'imposer à Hollywood, aucune importance finalement on s'en fout, autant en profiter maintenant...

Car la récupération hollywoodienne aura inévitablement comme conséquence l'affadissement de ce qui fait la magie du cinéma hindi : selon Karan Johar, l'homme qui a réalisé l'incroyable Kuch Kuch Hota Hai (Le film à découvrir pour débuter avec ce cinéma, qu'on n'est pas prêt de voir en France malgré son succès international), la recette pour faire un bon film hindi est simple et invariable : "Il faut du glamour, de l' émotion, un entracte "coup de théâtre", une fin sublime, et toutes les formes de spectacles possibles en un seul film".

Une conception du cinéma populaire particulièrement excitante que n'aurait pas reniée un Christophe Gans, seulement ébauchée dans Le Pacte des Loups, totalement mise en pratique par Karan pour son premier film. Mais cette formule est selon certains ce qui limite la reconnaissance du cinéma hindi : répétitions des mêmes formules, imitation des derniers succès du box-office, star-system trop important (au détriment de la vision du metteur en scène)... On peut cependant dire exactement la même chose du cinéma américain ou de celui de Hong-Kong, ça n'empêche pas qu'ils sont aujourd'hui les références du cinéma de divertissement dans le monde entier. Car c'est là le plus étrange, ces films sont en fait très proches de nous, et il suffit d'en voir un pour qu'ils nous paraissent étrangement familiers, leurs influences américaines et occidentales étant non seulement prépondérantes mais aussi parfaitement digérées et assimilées : ils adorent tourner certaines scènes à l'étranger par exemple, particulièrement en Europe (la dernière partie de Hum Dil De Chuke Sanam se déroule en Italie).


Hum Dil De Chuke Sanam

Certains artistes hindis se sont même plaints de cette situation il y a quelques années, cette occidentalisation à outrance étant vécue comme une perte de leurs racines, et même si la situation s'est arrangée quelque peu, ils demeurent très méfiants aujourd'hui : par exemple les réalisateurs et chorégraphes essayent toujours de caser dans leurs films des danses traditionnelles qui ne doivent rien à l'occident (comme par hasard ce sont souvent les plus réussies, voir cette sublime scène de danse en montage alterné dans Mohabbatain, qui combine trois styles complètement différents), ou de préserver le port du Sari (l'habit traditionnel hindi) pour les femmes, tombé un moment en désuétude au profit du Jean's (et là aussi ils ont en fait un film, le bien-nommé Jean’s) !

Concernant cette interaction problématique Inde/Amérique, la grande vedette et légende vivante Amitabh Bachbach (star depuis 25 ans de films d'action, notamment du mythique Shaolay, passé sur Arte il y a quelques années), nous donne du héros indien typique une définition qui en dit long sur leurs points communs avec nous :

"Nos héros de cinéma sont les transpositions modernes des héros mythiques de nos deux grandes épopées, le Mahabbarata et le Ramayana [...] Ils sont à la fois John Wayne, Gene Kelly, John Travolta et Bruce Willis, et nous offrent dans chaque film trois heures de "poetic justice"..."

En effet, le fait que les films du Bollywood soient tous des comédies musicales (ou presque, ils ont aussi un cinéma d'auteur plus sérieux, voir les films de Deepa Meetha ou Mira Naïr) n'empêche nullement qu'il y ait aussi des drames, des polars avec gunfights, des films d'arts martiaux, de guerre, etc... Simplement tout se fait en musique (généralement de la pop hindi, mix de musique traditionnelle et moderne, rappelez-vous le score de James Wong qui leur a tout pompé pour Green Snake) : c'est ainsi que dans l'excellent Pukar on peut voir le héros courir pour se dépêcher d'aller désamorcer ne bombe, mais auparavant s'accorder une pause de quelques minutes pour pousser la chansonnette, avant de repartir d'autant plus vite. Ca peut paraître ridicule raconté comme ça, mais à voir c'est tout autre chose, car ils croient tellement aux histoires qu'ils racontent que, une fois les conventions du chant et de la danse admises, on peut les regarder au premier degré sans se moquer, et dans le même temps rire de bon cœur devant leur culot monstre.


Pukar

Mais il n'y a pas simplement de l'action, les femmes sont également un public de choix pour les films hindi, les histoires à "l'eau de rose" ayant effectué un retour fracassant il y a cinq ans avec le succès du premier film d'Aditya Chopra, Dilwale Dulhania Le Jayenge (qui vient d'être réédité en double DVD collector), ou de son second opus, le superbe Mohabbatein. Les héroïnes du cinéma hindi se doivent d'ailleurs d'être à la fois belles et sensuelles, mais en même temps incarner la belle-fille idéale dans un pays toujours très conservateur (les mariages arrangés par exemple, sujet de nombreux films), l'exemple ultime étant bien sûr Aishawarya Raï, élue Miss Monde à dix-neuf ans (en 1994), et aujourd'hui l'une des plus grandes stars de l'industrie.


Dilwale Dulhania Le Jayenge

Mais que ce soit clair, contrairement à Hollywood ou à Hong-Kong, être très belle ne suffit pas pour réussir. Outre une présence et un charisme hors du commun, il faut des années de travail, de pratique intensive et acharnée de la danse et de la comédie pour y arriver (elles sont doublées pour le chant). Beaucoup de jeunes filles rêvent de ce statut, peu réussissent, mais celles qui y parviennent deviennent de véritables déesses pour les Indiens. Dans cette catégorie on peut citer Madhuri Dixit, "la doyenne", qui doit avoir aujourd'hui près de quarante ans et qui tient toujours le haut de l'affiche , ou Karishma Kapoor, fille d'une célèbre vedette des seventies et danseuse émérite, sans oublier Kajol, la vedette de Kuch Kuch Hota Hai, Dilwale Dulhania Le Jayenge ou autres blockbusters à succès, sans conteste la plus douée (mais on peut discuter, quoique non c'est la meilleure...), celle qui combine au mieux beauté, talent, et charisme inégalable.

Concernant cette interaction problématique Inde/Amérique, la grande Et côté masculin, il y a bien sûr Shahrukh Khan, la plus grande star actuelle du cinéma hindi, l'homme de Kuch Kuch Hota Hai, Mohabbatein, Dil To Pagal Hai et d'un tas d'autres films... A l'aise dans tous les rôles et dans toutes les situations, il appartient à cette race d'acteurs qui semble toujours jouer plus ou moins le même personnage, toujours très proche de sa véritable personnalité : charismatique, charmeur, insolent, gouailleur, ironique, émouvant, il peut tout faire et il le prouve : aussi à l'aise en élève dissipé dans Kuch Kuch Hota Hai qu'en prof d'école libéral dans Mohabbatein,(ou encore en roi tyrannique et sanguinaire qui finira par se convertir au bouddhisme dans la superproduction Asoka - Photo ci-contre - , bientôt dans les salles françaises), ses rôles sonnent toujours juste tellement sa personnalité à multiples facettes lui permet à chaque fois de trouver le "petit truc" qui fait qu'on va marcher comme un seul homme en le regardant jouer, et je ne parle pas de sa façon de danser, par exemple s'il est au milieu de trente danseurs tous synchrones et qu'il fait un geste de travers, on se dit que c'est les autres qui se sont trompés ! D'ailleurs il n'y a même pas besoin de le voir sur un écran pour mesurer à quel point c'est une star, il suffit de le voir à la cérémonie de remise des Filmfare Awards venir chercher son prix du meilleur acteur en sortant du papier toilette de sa poche (pour citer tous ceux qu'il doit remercier), ou mettre trois bonnes minutes à enfiler sa veste avant d'arriver sur scène : toujours cool et élégant, l'air de se fiche complètement de sa récompense, et l'instant d'après capable de remercier tout le staff du film en ayant un petit mot pour chacun... Une conscience absolue de son statut de Dieu vivant en même temps q'une absence totale d'égo (qui pourrait lui faire de l'ombre ?), bref un acteur immense à découvrir toutes affaire cessantes, qui renvoie à ses cours d'art dramatique n'importe quel bellâtre hollywoodien (ceux à qui j'ai fait découvrir ses films m'ont ensuite plus parlé de lui que des actrices, c'est tout dire...).

Mais parler du cinéma hindi ne suffit pas, il faut le voir pour le croire, donc si ça vous intéresse voilà quelques adresses pour trouver les DVD sur le Net : en Grande-Bretagne vous avez deux sites parfaits pour commander un premier film : play.com (section Inde) ou bollywooddvd.co.uk (un peu plus cher mais il y a beaucoup plus de choix), puis allez visiter l'énorme site américain indiancdstore.com (frais d'emballage un peu élevés pour l'Europe mais si vous en prenez plusieurs vous y gagnez vu les prix, certains DVD sont à 6O frs !).

Il faut aussi noter que les disques sont d'excellente qualité pour la plupart, les meilleures éditions étant largement au niveau des DVD américains, avec son 5.1 et image somptueuse (je précise car beaucoup s'imaginent que là-bas c'est le tiers-monde et qu'en conséquence ce sont des DVD de mauvaise qualité), avec des suppléments à la pelle : making-off, scènes coupées, bandes-annonces, spots-tv, livrets très complets, sous-titres anglais (et français pour Mohabbatein, Asoka, Dilwale...), le tout parfois sur deux DVD en édition collector, bref, ceux qui croient qu'il n'y a que les Américains capables ou les Européens capables d'éditer de tels disques vont être très surpris...

Pour les films proprement dit, vous pouvez commencer par les quelques films cités ici, avec en priorité Kuch Kuch Hota Hai de Karan Johar, qui réunit Kajol et Shahrukh Khan (le film pour lequel le cinéma a été inventé), Dilwale Dulhania Le Jayenge de Aditya Chopra (extraits disponibles sur le site de l'éditeur du DVD : yashrajfilms.com), Mohabbatein du même (bientôt le test sur DVDRAMA), Hum Dil De Chuke Sanam de Sanjay Leela Banshali, Khao Naa…Pyar Hai, le monstrueux Asoka et plein d'autres sur filmfare.com, et beaucoup d'autres à venir, pour que soit enfin reconnu ce qui est actuellement (avec le Japon), le plus beau cinoche du monde.